L’histoire de Nuru

Zanzibar, Octopus fishing and landing

Nuru a d’abord entendu parlé des fermetures de la pêche au poulpe «Ufungaji»  par sa Mère, qui passe elle aussi du temps dans l’estran, à pêcher aussi bien des poulpes que d’autres créatures marines, comme des poissons chats et des anguilles. Sa mère lui parla de son enfance, lorsque les anciens du village avaient pour habitude de fermer la côte une ou deux fois par an, pour une période de trois mois, souvent lors de la saison froide, pour des occasions comme Mawlid. Tout le monde payait une contribution pour les produits de leur pêche, et celle-ci était perçu comme un service rendu au village, afin qu’il y ait des poulpes en abondance et une recette pour créer les festivités pour tous. Durant ces périodes de fermeture de la pêche, personne ne pouvait être vu avec un poulpe, pas même un de petite taille. Si vous alliez à l’encontre de ces règles, les poulpes pouvaient vous blesser, et la magie pouvait être utilisée à votre égard. Si vous preniez un poulpe sans le consentement d’autrui, vous pouviez vous transformer en esprit, ou bien vous retrouvez coincé dans les coraux et vous noyez.

L’année dernière, le bruit s’est répandu dans le village qu’une réunion allait être organisée par le comité de la pêche Shehia, et que Sheha, le chef du village, ainsi que les villageois, étaient la bienvenue. Nuru était très curieuse de ce qui se déroulait, et alla avec entrain à la réunion, accompagnée de deux de ses voisines, qui se trouvaient être par ailleurs ses compagnes de pêche. Ces dernières, ainsi que beaucoup d’autres villageoises, étaient toujours partantes pour prendre part à des réunions concernant la communauté. A cette réunion d’envergure se trouvaient un nombre important de personnes avec des intérêts différents en jeu dans l’environnement marin- une variété de pêcheurs, de revendeurs, de frituriers de poulpe et de cultivateurs d’algues. Les gens d’importance ou les chefs présents à la réunion introduisirent ce nouveau projet, qui allait démarrer- cela concernait la fermeture de la pêche au poulpe. Nuru n’était pas sûre de qui était les invités, mais un pêcheur à pied lui dit que c’était les « gens de la protection environnementale » et qu’ils avaient un projet “mradi”, ce qui voulait dire qu’ils allaient obtenir quelque chose. Nuru se rappela alors qu’elle avait vu une affiche au sujet des poulpes sur son chemin vers la crèche, un jour ou elle était allée chercher le plus jeune de ses trois enfants. Les mains de nombreux pêcheurs à pieds, plongeurs en apnées et revendeurs étaient levées. Les discussions étaient agitées concernant l’impact que la fermeture d’une partie du récif aurait sur la pêche et le commerce. Finalement, il sembla que les gens se mirent d’accord pour donner une chance au projet, bien que Nuru ne soit pas exactement sûre de comment cela allait fonctionner.

Elle remarqua que certains, comme son frère qui était un jeune plongeur en apnée, ainsi que bon nombre des hommes pratiquant la pêche à pied ne semblaient pas réjouis par cette perspective. Pendant la réunion, les visiteurs et le comité de la pêche expliquèrent les modalités de cette démarche et les règles de base du projet. Le comité de pêche avait l’air d’être déjà formé et bien renseigné grâce à ces conservateurs. Alors qu’elle rentrait à pied chez elle avec ses voisines, leurs sentiments étaient partagés. Seraient-elles encore capables d’accéder aux coraux si prolifiques ou aux cultivations d’algues ?

Lorsque la marée de printemps suivante arriva, le comité de la pêche ferma le littoral. De nombreuses personnes discutaient de la mise en place du projet dans le village. Un pêcheur dit à Nuru que le comité de la pêche faisait le tour du village, accrochant des affiches et expliquant des choses à propos de la fermeture de la pêche. Des réunions de plus petites envergures avaient lieu. Lorsque la prochaine marée printanière arriva, elle sortit pêcher avec ses voisines. Elles dépassèrent la zone fermée à la pêche et discutèrent d’à quel point les poulpes auraient grandi d’ici quelques mois, du fait qu’elles allaient pouvoir payer leurs dettes et que la mosquée allait peut-être être pourvue d’un nouveau toit, de l’effet grisant procuré si tout le monde pouvait bénéficier de la situation. Elles souriaient intérieurement et s’engagèrent dans l’eau, leurs yeux à l’affût des tanières des poulpes, avec leurs lances prêtes à être mise à l’emploi.

Lorsqu’elle rentra chez elle cet après-midi-là, son mari, un revendeur spécialisé dans l’exportation du poulpe vers l’Europe, lui parla de rumeurs courant sur les gardes de la zone de pêche fermée. Ces derniers laisseraient des hommes entrer dans le périmètre fermé pendant la nuit, allant jusqu’à les guider jusqu’aux poulpes en échange d’une récompense. Cela mit Nuru en colère, et lorsqu’elle le raconta à ses voisines, elles aussi devinrent furieuses. Si on interdit une zone à la pêche, on doit tous le tolérer ensemble. C’est blessant de s’unir et de ne pas pêcher pour qu’ensuite quelques-uns brisent cet accord. Ceux qui respectent cet effort commun n’en verront pas les fruits. Ses voisines lui parlèrent ensuite d’autres personnes- des hommes en majorité, qui avaient été occupé à voler ces dernières semaines. Les hommes sont tellement arrogants pensa-t-elle, s’en est insultant pour nous, pêcheuses, si un poulpe t’appartient, dieu te le donnera.

Enfin, le jour de la réouverture de la zone de pêche arriva. Nuru s’était levée tôt et les enfants avaient été nourris, lavés et prêts à partir alors que le soleil se levait. Elle avait appris la veille que le comité de pêche avait annoncé que la mer serait ouverte à partir de 8h du matin. Avec ses compagnes de pêche, elles se hâtèrent vers la plage. Elles s’exclamèrent : la plage était déjà remplie par une foule de personne- des citadins en visite, des voisins du village sur le continent, et des personnes proches de la communauté. Elles ne savaient pas vraiment quoi penser, mais c’était agréable de considérer cette ouverture comme une grande occasion.

Cependant, au plus grand mécontentement de Nuru et ses compagnes, des plongeurs en apnée étaient déjà au large. Alors qu’elles pataugeaient dans l’eau, sans s’enfoncer plus que la hauteur de leurs cuisses, elles virent que de nombreuses tanières de poulpes étaient déjà vides. Elles regardèrent avec un mélange de peine et de frustration les plongeurs, agiles et entrainés qui évoluaient dans les eaux plus profondes. Plus tard, de retour à la plage, alors que leurs poulpes étaient en train d’être pesés, elle vit son frère, le plongeur en apnée. Tes amis plongeurs, ils viennent pour détruire, pour décevoir, ils peuvent aller là où les autres ne peuvent pas, ce n’est pas juste, nous devons tous rester affamés ensemble et tolérer. Son frère lui répondit que les plongeurs ressentaient ce reproche, qu’ils ressentaient une méfiance à leur égard. Les gens sont-ils jaloux de leurs compétences et de leurs techniques ? Ou bien y-a-t-il peu d’entre eux et beaucoup de pêcheurs à pieds ? Ils dépendent plus que n’importe qui des débarquements de poulpes.

Alors que le récif ferma puis rouvrit l’année suivante, le braconnage et la violation des règles autour de la fermeture continuèrent de créer des tensions dans la communauté. Dans son groupe de « table banking[1] », formé d’autres pêcheuses, de friturières de poulpes et de vendeuses de soupe, elles discutaient souvent du flou autour de ce qui arrivait à ces garçons qui braconnaient et qui ne leurs laissaient aucun moyen de pêcher les plus gros poulpes.

En fin de compte, après une nouvelle réouverture où de nombreuses femmes et personnes âgés débarquèrent un nombre réduit de poulpe, à cause des vols et du manque de répercussions, la communauté fût invitée à se réunir. Une revendeuse leva la main et demanda. Mais pourquoi ne pas respecter les règles, si en les respectant nous aurons de gros poulpes en abondance, de l’argent pour la communauté et du liquide en poche, obtenu grâce à la vente des poulpes.

Une grande variété de personnes s’accorda pour dire que la nature humaine est le principal facteur- l’égoïsme, l’avidité, l’impatience, la tentation. Les voleurs ne pensent qu’à eux-mêmes. Vous ne planifiez pas de voler mais vous passez à côté d’un gros poulpe dans la zone fermée. C’est difficile de débarquer quoi que ce soit de la zone ouverte à la pêche. Les infracteurs à la règle le font peut-être par nécessité, pour leurs familles, il y a peu d’offres d’emploi pour les jeunes générations par ici. Les gens ne payent pas d’amende, donc si quelqu’un vole et qu’il n’y a pas de conséquences, de nombreuses personnes volent à leur tour. D’autres personnes ne comprennent peut-être pas vraiment à quoi sert la fermeture occasionnelle de la pêche et comment cela peut leur bénéficier. Les gens se plient aux règles de la zone fermée selon leurs propres buts. Nuru écouta toutes les opinions évoquées. Enfreindre à la règle est une épine dans le pied pour de nombreuses personnes, pensa-t-elle. Ce ne sont pas que les villageois qui enfreignent les règles mais aussi les pêcheurs nomades avec des filets ravageurs et nos voisins qui s’introduisent dans les zones fermées pendant la nuit poursuivi un plongeur en apnée. On devrait s’occuper de ces étrangers en la priorité.

Écoutez, dit une ainée du village qui était aussi une pêcheuse, alors qu’elle se levait pour s’adresser au groupe. Certains ont faim lorsque la pêche est fermée, alors que d’autres pêchent. Ce n’est pas juste. Ceux qui volent seront aussi ceux qui débarqueront le plus lors des ouvertures de la pêche. Dans un village de 400 personnes, seulement 12 volent, ce n’est pas juste, lorsque tous les autres attendent encore. Le village ne peut pas avancer. Les conflits s’accumulent et les relations s’aigrissent. Les récifs ont besoin d’être protégés cependant, il y a une différence lorsqu’ils sont fermés à la pêche, le projet devrait avoir lieu. Les gens acquiescèrent silencieusement en accord alors que le Sheha, le chef se leva et annonça la fin de la réunion.

Translation by: Anna Garré https://www.stockholmresilience.org/education/graduatelevelmasters/students/garre.5.66e0efc517643c2b810362e.html


[1] Le “table banking” consiste en la formation d’un groupe qui se réunit régulièrement pour mettre en commun leurs revenus et emprunter les uns aux autres si nécessaires, ce qui permet d’éviter les frais bancaires, et offre la possibilité d’emprunter à un plus grand nombre de personnes.

1 thought on “L’histoire de Nuru

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